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Lomé
14 août 2022
Le Nouveau Reporter

L’esthétique symboliste dans l’art populaire de l’artiste Mawuko ABOSSEH

La réception de l’œuvre d’art est intimement liée à la démarche aboutissant à la création artistique. C’est ainsi que le jeune plasticien togolais Mawuko ABOSSEH est allé puiser à la source du symbolisme relatif aux liens qu’entretiennent la femme et l’escabeau dans la vie quotidienne. Ses œuvres, plus d’une cinquantaine, seront d’ailleurs exposées à Lomé à la fois à l’hôtel Onomo et à l’Institut français du 30 juin au 30 septembre 2022. Cette exposition intitulée « Atiklè », organisée par l’Institut français du Togo porte une empreinte symbolique à travers les peintures comme les sculptures.

Ses peintures de l’art populaire
L’art populaire de façon formelle a commencé en Afrique par la création en 1951 de l’école de peinture de Poto-poto de Brazzaville dans l’espace aujourd’hui Congo. La genèse était cette façon de peindre des artistes peintres naturalistes européens qui accompagnaient les colons avant les indépendances pour faire des reportages sous la forme de la peinture des paysages tropicaux. Cela a fait des émules à travers leurs assistants et admirateurs. Ce style lié à un certain impressionnisme a fini par avoir des héritiers qui sont soient des portraitistes et ou des peintres qui campent la vie de tous les jours. Les principaux foyers de cet art populaire sont le Sénégal, la République Démocratique du Congo, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigéria, le Kenya et l’Ouganda entre autres. Les artistes Joseph Katembo (qui a vécu et travaillé au Kenya) et Chéri Samba de la RDC sans oublier Augustin Kassi de la Côte d’Ivoire peuvent être considérés comme les plus représentatifs en Afrique francophone. Ce sont pour la plupart des autodidactes à l’instar des Alumnis de « l’Ecole de Lomé » qui a aussi ses adeptes de la peinture populaire comme aujourd’hui Mawuko ABOSSEH. Les toiles de ce dernier relèvent de l’art populaire. Ce sont une série de tableaux qui mettent la femme aux formes souvent généreuses dans différentes postures vis-à-vis du tabouret. Il peut ainsi répéter le même tableau plusieurs fois en faisant fi de l’unicité de l’œuvre d’art qui fait sa valeur intrinsèque. Il se démarque surtout de la contemporanéité de l’art par sa volonté persévérante, son envie de travailler. Il s’agit d’un créateur cherchant qui n’hésitera pas à apprendre davantage auprès des aînés. Etant jeune, il a encore du chemin à faire.

Ses sculptures grâce à la technique de l’assemblage

Cette catégorie d’œuvres sculptées est de l’assemblage. Parfois le bois taillé en pièce unique fait partie intégrante de l’ensemble. Dans ses sculptures auxquelles il a appliqué une couche de peinture, il exploite des objets de récupération pour réaliser ses assemblages parfois grâce à la soudure. A l’instar de ses devanciers d’ici et d’ailleurs, il s’agit de sa contribution à la protection de l’environnement en redonnant une seconde vie aux ferrailles que sont des chaînes, des jantes de motocyclettes, etc. Ce sont des œuvres qui peuvent traverser le temps et surtout résister aux intempéries.

Le symbolisme en question

Durant la Grèce antique, pour former ou matérialiser une relation (amicale, amoureuse, matrimoniale, parentale, nationale…), les Grecs avaient l’habitude de s’échanger une poterie brisée appelée le  »symbôlon » et dont chaque entité gardait une partie. De ce point de vue, cet objet devenait subitement la preuve matérielle, le symbole vivant de ce lien indéfectible, presque consanguin, qui unissait ceux qui l’entretenaient.

C’est justement pour la réinventer artistiquement que des créateurs se sont réappropriés cette tradition antique, en s’attachant à établir le lien qui unit chaque composante à l’idée qu’elle représente. Ce mouvement artistique est caractérisé par une entreprise de signification. Le réel qui environne l’humanité est peuplé de signes qui nous parlent dans un langage codé et inaudible, imperceptible pour le commun des mortels. Seul un œil averti, un esprit observateur, une attention particulière portée sur les objets, est capable d’en comprendre le sens profond sous la texture de surface et de forme.
Aussi, les symbolistes sont-ils absolument convaincus que le rôle de l’artiste consiste à « dé-couvrir » (au sens propre comme au figuré), au grand bonheur des hommes à qui est destiné le sens artistiquement caché dans les objets qui nous entourent. Voilà pourquoi ils utilisent les symboles pour montrer les arbres que cache la forêt. Dans le cas d’espèce de la peinture et de la sculpture de l’artiste Mawuko ABOSSEH, il s’agit des rapports particuliers qu’entretiennent la femme en général vis-à-vis d’Atiklê, Kataklè (communément appelé «azikpuivi » ou « azikpévi »), escabeau, tabouret ou encore, siège.

La symbolique d’Atiklê

Dans l’espace culturel aja-tado de la partie méridionale du Ghana, du Togo (d’où est originaire l’artiste), du Bénin et du Nigéria, loin d’être un simple objet utilisé quotidiennement par les femmes en général et celles qui sont au foyer en particulier, l’atiklê révèle une véritable valeur culturelle et cultuelle. A une époque récente, elle fait partie obligatoirement de la dot. Ainsi, au cours de la cérémonie dotale, la jeune fille destinée au mariage s’assoit sept fois sur l’atiklê, les mains tenues par l’une des tantes paternelles. Cette pratique symbolise la longévité au foyer, un foyer stable, équilibré et paisible, l’écoute et le respect du mari, donc la soumission.
Son aspect cultuel a trait à la divinité Egoun qui est celle qui relève de la forge (signe de terre, de feu, d’air et d’eau) entre autres. Lorsqu’un mari jette l’atiklê de l’épouse, cela signifie la séparation du couple. Si cette dernière doit rester encore dans ce foyer, des cérémonies doivent être faites pour désamorcer la divinité Egoun. Si l’affaire est prise à la légère et la femme reste toujours dans ce foyer, Egoun frappera avec sévérité, non seulement les parents mais aussi les enfants issus de ce couple. Les enfants sont aussi concernés car c’est sur cet atiklê que la maman s’asseyait pour les laver. Aucune femme en pays éwé par exemple ne peut laver les enfants dans une cuvette sans utiliser d’atiklê surtout dans le sens d’allonger ses jambes.
Le côté utilitaire et profane d’atiklê est un siège sur lequel la femme s’assoit pour faire la cuisine à la maison ou pour vendre ses marchandises au marché. C’est pourquoi de nos jours, en dépit de la modernité, certaines femmes gardent toujours l’atiklê dans le gynécée. C’est aussi la symbolique du bon accueil en général. Quand on reçoit l’étranger, la première chose à faire c’est de lui donner un atiklê autrement dit, le faire asseoir, lui donner ensuite à boire avant de l’écouter. Un étranger à qui on ne donne pas à s’asseoir n’est pas le bienvenu chez son hôte. Certains créanciers, en particulier les femmes qui vont réclamer leur dû auprès des débiteurs têtus préfèrent s’asseoir sur un atiklê qu’autre chose.

L’atiklê a donc une véritable fonction de langage social particulièrement élaboré. Il convient de préciser que cette réalité n’est pas que l’exclusivité du seul espace culturel dont est issu l’artiste Mawuko ABOSSEH. D’autres groupes ethniques du Togo et d’Afrique partagent presque les mêmes référentiels culturels.

L’artiste et son parcours

Mawuko ABOSSEH a pour nom d’artiste « M. Abosse ». De nationalité togolaise, il est né le 26 décembre 1987 à Lagos (Nigeria). Dès la classe de CM2, il a commencé par trainer une réputation de portraitiste, talent qui s’est affiné tout au long de son cursus scolaire. Au collège, il s’est essayé à la fresque murale avant de rencontrer au lycée un professeur de dessin également artiste plasticien qui l’a pris sous ses ailes pour lui inculquer les toutes premières initiations.

En exposition individuelle, il a déjà exposé en 2020 lors de l’exposition virtuelle de la Fédération Nationale des Associations Professionnelles en Arts Visuels (FENAPAV-TOGO). De décembre 2020 en janvier 2021à la galerie Négrillis à Lomé il a exposé sur le thème « Nos jeux oubliés ».
Collectivement, il a exposé toujours en décembre 2020 à l’hôtel Tiama à Abidjan en Côte d’Ivoire sur le thème « Jeune engagé ». En 2021 il était au Carrefour des Arts Plastiques à Kodjoviakopé à Lomé.

En ce qui concerne les résidences de création, il a participé aux Oscars de la créativité africaine, un concours international de l’art contemporain en Egypte au Caire en septembre 2019. En 2020 il était à la résidence des jeunes artistes d’avenir à Abidjan en Côte d’ivoire. L’année suivante en 2021 il avait participé à la manifestation artistique « un Village dans une ville » à Ouagadougou au Burkina Faso.
L’artiste exécute également des commandes privées et ses œuvres se retrouvent naturellement dans quelques collections privées.

Ce côté chatoyant de l’art populaire, franc, sincère, naturel, un peu naïf et issu du « self made man » a toujours au fond un petit quelque chose à améliorer. A travers un apport d’académisme quel qu’il soit, ne pourrait-on pas se demander si ce talent ne peut être victime d’étouffement ? Il s’agit de l’instinct qui court peut-être le risque d’être supplanté par une intelligence artistique. Quand on est doué dans un domaine on améliore, on travaille, on regarde à gauche et à droite, on va à la recherche des techniques basiques de création. Ainsi les nouvelles créations de Mawuko ABOSSEH qu’il expose à l’hôtel Onomo et à l’Institut français de Lomé durant les mois de juillet, août et septembre 2022 ne dérogent pas à cette réalité. L’artiste fait partie de cette jeune génération d’artistes plasticiens togolais qui ne demandent que des occasions, des vitrines pour montrer les fruits de leur inspiration.

Adama AYIKOUE, Critique d’art